Assaut de l'église - Les inventaires
évènements

Assaut de l’église de Peillac par les forces de l’ordre, le mercredi 7 mars 1906, en application de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui chargeait les autorités républicaines de l’inventaire des richesses des églises, raconté par l’abbé Louis Thétiot (recteur de la paroisse).

Le 28 Novembre 1905 a lieu au Grand Séminaire de Vannes la réunion générale du clergé diocésain, en forme de synode, dans le but de préparer les associations paroissiales ( fabriques ) destinées à conserver les oeuvres paroissiales et le culte. L'Eglise de France attend la parole du Souverain Pontife qui lui a promis publiquement de lui donner en temps et lieu les instructions nécessitées par une situation douloureuse.
 

 
 
Abbé Louis ThétiotL'abbé Thétiot et L .Jouvence (président des bureaux des marguilliers) sont avisés officiellement le jeudi 1 mars que l'inventaire prévu par l'article 3 de la loi de Séparation aura lieu à Peillac le 7 Mars.

Les Peillacois se barricadent dans l’église

Le mardi 6 mars, vers le soir une centaine de paroissiens arrivent à l'église avec le matériel nécessaire pour édifier des fortifications. Il s'agit surtout de bois de corde et de fil de fer barbelé. En quelques heures toutes les portes de l'église sont doublées à l'intérieur d'un rempart de bois de corde assemblé avec du barbelé. Un immense drapeau noir parsemé de larmes blanches flotte au clocher.

200 fantassins et 3 brigades de gendarmerie

De bonne heure, le mercredi matin les cloches se mettent à sonner et ne cessent d'envoyer leurs notes lugubres. Tantôt c’est le tocsin, tantôt ce sont les glas funèbres. La place de l'église est noire de monde et le peuple chante des cantiques. A 9H15, deux cents fantassins précédés de trois brigades de gendarmes (dont deux de Paris) débouchent sur la place escortant un jeune conseiller de la Préfecture, l'agent du fisc M. Randou ( percepteur à Peillac ) et le crocheteur. La foule crie " Vive l'armée ! ", " A bas les crocheteurs ! Hou ! hou ! hou ! A mort le crocheteur ! ".
L'agent du fisc se présente sous le porche où il se trouve en face du recteur et du conseil de fabrique.

sortie messe coulhist

Le recteur lit une protestation dont voici les passages principaux :

" Tous ces biens que vous avez la pénible mission d'inventorier : notre vieille église paroissiale et nos chapelles avec tout le pauvre mobilier qu'elles renferment, la maison de nos religieuses et leurs dépendances, la maison presbytérale et ses annexes, appartiennent non à l'Etat, non à la Commune mais exclusivement à la Fabrique, les archives en font foi, ou sont le don de généreux bienfaiteurs surtout de Messieurs NAEL qui se succédèrent comme recteurs de Peillac après la révolution de 1789

... Notre conscience nous interdit de vous aider en rien dans un inventaire sacrilège, lequel n'est après tout nous ne le devinons que trop hélas, que le prélude d'une confiscation à bref délai...

... Quelle qu'en soit ici bas la sanction, cette courte protestation sera l'honneur de notre vie et si nous la formulons de toutes nos forces, c'est au nom de Notre Seigneur Jésus-christ notre Souverain Maître à tous, qui viendra à la fin du monde juger tous les hommes et rendre à chacun selon ses oeuvres.

Et c'est en son Nom aussi que nous vous interdisons l'entrée de cette église.

Les premiers coups de hâche

La lecture de la protestation terminée les manifestants font à Mr le Recteur une véritable ovation, et des cris peu favorables à l'égard des envahisseurs sont proférés par la foule qui devient de plus en plus houleuse. On procède aussitôt au son du tambour aux trois sommations légales et le crocheteur, un jeune homme, commence sa triste besogne. Au premier coup de hache ( qui rebondit du reste dans la tête du misérable ) les manifestants ont un moment de stupeur, d'émotion indescriptible, puis les huées recommencent de plus belle et le barrage des soldats est débordé en plusieurs endroits. Pendant que les coups de hache succèdent aux coups de hache et que la porte résiste toujours, la foule chante le " Parce Domine, Au sang, qu'un Dieu va répandre ", " Pitié mon Dieu "...

 
Quelques soldats chantent avec la foule, d'autres ne peuvent retenir leurs larmes... Au bout d'une demi-heure un panneau finit par céder, mais derrière apparaît un rempart de madriers d'une solidité à toute épreuve, alors le crocheteur vaincu, épuisé mis hors de combat par une barre de fer vigoureusement poussée de l'intérieur et qui lui blesse le poignet jusqu'au sang il se retire honteusement et refuse de marcher.

portedeshaches (en mémoire de cette journée particuliére, deux haches sont gravées sur la porte située à droite de la Balay.)


"je fais mettre la dynamite"

Que va faire le commissaire… s'en aller ? Non ! Il s’avance vers une fenêtre puis regarde à l'intérieur de l’église, demande au Recteur ( qui refuse de lui répondre ) combien il peut s'y trouver de personnes.

La vue des défenseurs bien décidés à ne pas capituler lui suffit : " non, pas par là " dit-il et il fait bien. Cependant lui aussi commence à s’énerver et d'un ton sec, quoique courtois, dit à Mr le Recteur : " J'ai ordre de passer outre, si la porte ne cède pas je fais mettre la dynamite ! "

"Peste! Rien que cela! Eh bien, répond le Recteur, employez la, si vous osez " et la porte résiste toujours et la dynamite n'est point c'était à n'en point douter le commencement d'une bataille sanglante. Deux sapeurs, à défaut du crocheteur hors de combat sont réquisitionnés et non sans difficultés continuent l'ouvrage commencé. A l'intérieur de l'église la résistance s'accentue. Le Recteur et un des vicaires supplient à plusieurs reprises de ne pas continuer par pitié pour l'armée. Leurs voix finissent par triompher et après deux heures d'un travail acharné, une petite ouverture est pratiquée dans le rempart formidable composé de bûches énormes reliées entre elles par des ronces artificielles dont les mains des sapeurs conserveront longtemps les traces et c'est par cette brèche que Mr le Recteur, sur l'invitation pressante du commissaire, pénètre précédé de Gendarmes armés et suivi bientôt des envahisseurs salués par les cris hostiles des manifestants.

La sacristie, le dernier rempart

Les défenseurs subitement groupés en rang serrés sur des bancs, à la vue de leur pasteur, ne peuvent retenir leurs vivats redoublés : " Vive Mr le recteur, criez 3 fois, répond celui ci, "Vive Jésus Christ, Vive le Pape ! Vive la France ! ".

Un instant éperdu et épouvanté, le commissaire se demande s'il ne s'est pas imprudemment exposé à perdre son écharpe et la vie. Rassuré enfin par Mr le Recteur qui entonne vite "Je suis chrétien " . Il arrive, suivi de l'agent du fisc, après avoir fait rapidement le tour de l'église et examiné rapidement genre de fortifications auprès de la sacristie. Porte fermée. Les clefs sont de nouveau refusées et de nouveau le crocheteur est réquisitionné. En quelques minutes la serrure cède et Mr le Recteur pénètre entouré des membres de la fabrique, du commissaire, du percepteur et de quelques gendarmes. Après un inventaire sommaire et des plus ridicules, les agents du gouvernement se sauvent.

A la sortie du crocheteur une partie de la foule se précipite sur lui et lui fait durant 300 mètres, une conduite de Grenoble et il ne doit son salut qu'à la vigueur de ses jambes et à son escorte armée.

Remerciements aux courageux défenseurs

Au bout d’une demi-heure (car il faut attendre pour permettre aux manifestant d’entrer un à un par la brèche) M. le Recteur monte en chaire, relit sa protestation à ses paroissiens, adresse ses remerciements à tout le monde, spécialement à ces courageux défenseurs qui ont consenti à passer la nuit dans l'église et un salut solennel vient clore cette triste mais glorieuse matinée qui honore grandement la brave et catholique paroisse de Peillac.

En descendant de l'autel M. le Recteur est salué par des vivats unanimes auxquels il ne peut s’empêcher de répondre : Vive ma paroisse !

Les fidèles ramassent en sortant des débris de la porte brisée qui jonchent le sol et les emportent pour les conserver comme reliques.

L.Thétiot. recteur le 13 Mars 1906.

L’abbé Thétiot démissionnera le 28 septembre 1906, il meurt le 24 avril 1922 à l’age de 69 ans.