Monseigneur Trégaro

Monseigneur Trégaro (1824-1897)

  • Enfant de Peillac.
  • Prêtre du Diocèse de Vannes
  • Evêque de Séez


par l'abbé Joseph Voisin

La famille TREGARO

La première date certaine est le mariage le 6 Juin 1747 de Julien Trégaro avec Suzanne Davalo a Ruffiac .
Les registre des baptêmes, mariages et sépultures manquent parfois de précision en ne donnant ni l’âge, ni la filiation .

Ainsi pour le mariage de Julien Trégaro à la date du 6 Juin 1747 (il pourrait être le fils de Guillaume époux de Anne mahé ou d'au autre Guillaume époux de Marguerite Rivière, tous les deux demeurant au village de la Ville Noël .

La présence au baptême de François Trégaro (un frère de Mgr. Trégaro qui ne vécut que 2 ans) d’un parrain appelé François Glon et spécifié « cousin » permet de remonter a Gilles Trégaro époux de Mathurine Lores dont le mariage est du 3 mai 1740 et qui serait donc le frère de Julien marié Davalo .

Du mariage de Julien Trégaro avec Suzanne Davalo vont naître successivement .

  • Noël (1748-1791), époux de Louise Fouaye (grand père de Mgr)
  • Mathurin (1750 1828), époux de Jeanne Fouaye Anne 1754 .
  • Anselme 1755, d’abord meunier, puis portefaixà Nantes.
  • François qui épouse Françoise Cellard .

Noël et Mathurin ont épousé les deux sœurs Louise et Jeanne et viennent habiter à la Vielle Forêt en St Martin sur Oust. Noël s’est marié le 16 septembre 1763 et Mathurin le 13 mai 1771.

Du mariage de Noël avec Louise Fouaye vont naître .

  • Françoise née en 1768 ,épouse de Julien Hingouet à Malansac.
  • Jeanne née en 1770.
  • Laurence née en 1773, épouse en: 1° noces Yves Burban- 2° noces Pierre Le Nevet.
  • Mathurin né en 1775
  • Louise née en 1777, épouse de Jean Halier
  • Marie née en 1779, épouse de Joseph Gru
  • François né en 1787 épouse Perrine Renaud à Saint Gravé
  • Yvonne
  • Pierre épouse Françoise Billard .

Le 26 Octobre 1809 à la Mairie de St Gravé

François Trégaro, meunier domestique au moulin d’Arz en Malansac, fils de Noël Trégaro décédé le 20 aout 1791 alors meunier au moulin de Quiban et Louise Fois domiciliée de Malansac .

Et Perrine Renaud, fille de Pierre Renaud laboureur et de Guillemette Boissel domiciliés en St Gravé, ont contracté mariage en présence de Jh Le Bout, boulanger, parrain de Trégaro Julien Renaud , frère de Perrine .

De ce mariage naissent :

  • Anne-Marie, au Houssa en St Martin, elle épouse Pierre Gaudin le 17août 1841 à Peillac.
  • Perrine, au Houssa en St Martin, elle épouse J.B.Lebré le 11septembre 1833 à Peillac.
  • Julien, au moulin de Bodel en Caro, il épouse Julienne Martin le 16 octobre 1839 à St Martin.
  • Jean-Louis, au moulin de Bodel en Caro, il épouse Marie-josèphe Hémery le 22 février 1859 à Peillac.
  • Joseph, au moulin de Bodel en Caro, il épouse Perrine Bernard le 4 octobre 1845 à Bohal.
  • François, au moulin de Bodel en Caro, ne vit que 2 ans.
  • Julienne, au moulin de Bodel en Caro, elle épouse Joseph Poupelin le 3 septembre 1853 à Peillac.
  • François-Marie, au moulin de Guéveneux à Peillac il sera évêque de Sées de 1882 à 1897.

Le moulin du Houssa ( totalement disparu ) est en Ruffiac et la maison d’ habitation est en St Martin .

Le moulin de Bodel ( totalement disparu ) est en Caro, le magasin serait l’ actuelle maison de la « Minoterie ».

Le moulin de Guéveneux en Peillac appartenait à la Seigneurie de Plessis. En 1427 c’était les de Théhillac, en 1622 les de Brulon, en 1780 les de Castelan, en 1819 les Borel de Bottemont , en 1854 les de la Ruée qui le vendirent le 27 septembre 1860 à Pierre Gaudin et Anne-Marie Trégaro, par la suite aux Panhaleux, puis aux Lesteven. Comme le moulin de Bodel relevait des de Castelan, en prenant en cours le bail de Sévère Crésté le 3 février 1823, François Trégaro changeait de moulin sans changer vraiment de famille propriétaire .


Enfance

La famille avait quitté le moulin de Bodel dont l’ activité dépendait du débit d’ un humble ruisseau pour venir exploiter un moulin plus important alimenté par une véritable rivière appelée l’ Arz, c’ était en 1823.

L’année suivante naissait au foyer de François Trégaro et Perrine Renaud un garçon auquel on donna le nom de François-Marie, probablement en souvenir d’ un autre François né en 1820 et mort âgé de 2 ans .

L’ accouchement ne se fit pas sans appréhension, si bien que Anne Hamel la sage-femme crut plus prudent de baptiser elle-même le nouveau-né . En ce temps là on n’ hésitait pas à faire confiance à Dieu et le péril estompé dans la journée même, le petit était porté au bourg de Peillac pour achever les cérémonies du baptême . Son parrain fut François Pucel de Poulhan et sa marraine Jeanne-Marie Le Bel .L’ acte de baptême est rédigé par Jacques Guyot, jeune prêtre, vicaire à Peillac depuis un an et demi .

On ne possède pas de témoignage direct de son éducation première, mais il est bien permis de penser qu’ il faisait allusion à son expérience personnelle lorsqu’ il écrivait bien des années plus tard :
« A peine commença -t' il à bégayer que déjà la mère en le berçant sur ses genoux, lui parlait de Dieu, lui montrait le ciel, exerçait ses lèvres à pronnoncer le doux nom de Jésus ; et ces lèvres ainsi sanctifiées dès l’ enfance ne s’ ouvrirons plus tard que pour chanter ses louanges.
La prière de chaque jour se faisait en commun, et la famille entière répétait en chœur dans la paix de l’ âme Notre Père qui êtes aux cieux ... et le Père qui est aux cieux abaissait un regard d’ amour sur les parents, sur les enfants ; et la concorde l’ union, la charité fraternelle régnaient sans conteste. ».

L’ enfant était gai, intelligent, généreux avec une piété qui dépassait l’ ordinaire . Maintes fois le dimanche, après les vêpres, avant de redescendre à Guéveneux, on le vit réunir ses petits camarades à l’ église pour réciter le chapelet . Nous avons témoignage de l’ un d’ entre eux :
« Je n’ oublierai jamais avec quel soin il prépara sa première communion, ni de quel air de conviction profonde le jour même de l’examen qui précéda ; il posait le doigt sur cette réponse du catéchisme : La première communion est une source de bonheur quand elle est bien faite; une source de malheur quand elle est mal faite. ».

On ne sait pas quand il commença à fréquenter l'école. Le Conseil Municipal écrit au Préfet en 1835 qu'il a eu au­trefois plusieurs instituteurs qui n'avaient pas réussi à réunir des élèves.

En 1832 Pierre Pédron né à Peillac en I805,après avoir fait de très bonnes études au Collège de Vannes(Jules Simon) et avoir été au Grand-Séminaire,recevait la prêtrise le 22 septembre 1832. Revenu à Peillac,il commença l'école et le 10 Novembre 1833, le Conseil Municipal dit qu'ils sont onze. Le local d'école était la chapelle St Yves dite aussi 'La Maladrerie.qui était toute petite.En 1834 le Conseil Municipal autorisa la Fabrique à bâtir à ses frais un agrandisse­ment.Ce qui fut fait.

 

Monseigneur Trégaro eut la grâce d'avoir un prêtre comme instituteur.C'était le seul cas dans toute la région. L'état du personnel pour 1834 recense un prêtre à Peillac; 2 clercs tonsurés,quelques religieuses de La Sagesse et du Saint Esprit,beaucoup de laïques pour les autres communes. On peut bien penser que Mr.Pédron,qui ne reçut un traite­ment de vicaire qu'en 1836,remarqua les bonnes dispositions de François-Marie et de quelques autres et dans la.perspec­tive de les orienter vers le séminaire, il les prit à part et leur donna les premières leçons de latin. ils étaient quatre dont François Marie Trégaro. Un jour le plus âgé et le moins doué déclara net qu'il ne voulait pas continuer ses études. Le vicaire lui dit: "Vous avez raison,ne revenez plus, votre déclaration m'épargne la peine de vous le demander". François-Marie avait tout entendu et mû par on ne sait quel entraînement il dit à son camarade qu'il suivra son exemple. Le lendemain il arrive en classe sans avoir fait ses devoirs, ni appris ses leçons. Aux questions qui lui sont faites il répond en regardant le sol et en se croisant les bras. Holà, mon cher François dit le vicaire, le bon Dieu ne vous a pas refusé à vous le don d'intelligence, vous conti­nuerez". Et comme le maître avait la main encore plus ferme que la voix, François reprit, sans se faire prier davantage ses cahiers et ses livres.

Chaque matin François franchissait les 2 ou 3 kilomètres pour venir répondre la messe de son maître. Il arrivait dès l'aube du jour, le mauvais temps ne l'arrêta jamais; si pour­tant la bise soufflait trop dur quelques coups discrètement frappés à la fenêtre du vicaire l'avertissaient que l'élève était là, qui attendait sans murmurer l'heure d'aller à l'église. Le presbytère était alors à St Maudé sur la route de La Martinais.

 

SAINTE-ANNE D'AURAY

 

PETIT-SEMINAIRE (1838-1844)

 

En 1838, ce fut le départ pour le Petit-Séminaire de Sainte Anne d'Auray, préparé par le maître de latin et aussi par Pierre Lucas de La Piaudais qui arrivait en fin d'études. La tradition ne nous a pas conservé des faits précis, mais grâce au livre de MM.Buléon et Le Carrée il est possible de faire revivre cette période.

 

Les élèves qui étudiaient à Vannes ou à Ste Anne se rassem­blaient à Rochefort où un voiturier faisait chaque semaine le voyage de Vannes.

L'usage était de lui confier les bagages et de faire la route à pied en groupe et en chantant. Il y avait des auberges pour boire et manger et au fil des étapes la troupe agrégeait de nouveaux membres. On passait la nuit à Vannes car certains venaient de plus loin que Rochefort. Le lendemain avec un autre voiturier on partait pour le sé­minaire, le groupe ne comprenait plus que des séminaristes. C'était le vieux village avec la chapelle construite du temps de Nicolazic et le couvent des Carmes dont témoigne aujourd'hui encore le cloître.

A l'encontre de bien des séminaires et en dépit des rappels du pouvoir civil les étudiants séminaristes n'avaient pas de costume spécial, chacun était habillé à la mode de son pays et donc bien des diversités.Il y avait des citadins et des ruraux, des bas-bretons avec leur triple gilet,les pourrelettes de Guéméné avec leur veste aux innombrables bou­tons de nacre ou de cuivre, les gars de Pontivy, les moutons, avec leur veste blanche bordée de velours; il y avait les chapeaux à large feutre et les petits chapeaux ronds couverts de poils, sans compter les chapeaux à guides. Il était d'usage que les jeunes du même pays se regroupent pour former la "bande" où l'on mettait en commun les nou­velles reçues et les friandises, vivre isolé était mal vu. Les bandes disparaissaient pour les études, les travaux et les jeux. On dansait beaucoup, il y avait la fierté de son folklore et une autre raison plus prosaïque: aucune salle n'était chauffée, rien de mieux pour créer la chaleur que le bruit saccadé des sabots martelant le sol avec la richesse des cadences propres à chaque région.
Les études étaient celles de tous les collèges, mais le sé­minaire de Ste Anne avait la réputation d'être hostile au gouvernement si bien que Nantes et Quimper avaient droit à 300 élèves, Rennes à 320, St Brieuc à 500, Vannes à 180. Face à cette difficulté on envoyait parfois les étudiants de Réthorique et de Philosophie au Grand Séminaire ce qui permettait d'accepter des jeunes en plus grand nombre.
Une autre vexation imposée par le gouvernement était de ne délivrer le diplôme du baccalauréat qu'aux élèves ayant au moins 2 ans de présence dans un collège de l'état. les séminaristes passaient l'examen mais n'avaient pas de diplome, s'ils revenaient à la vie civile, il leur fallait re­commencer les classes de réthorique et de philo. L'évêque reconnaissait que chaque année une dizaine de séminaristes passaient du séminaire au collège pour les 2 dernières an­nées .
La vie spirituelle était intense. Les plus jeunes entraient dans la congrégation des Saints Anges et après la 4° dans la congrégation de la Sainte Vierge, ces derniers distri­buaient les secours aux pauvres et enseignaient le caté­chisme aux enfants de la campagne.
La crise du jansénisme qui avait fait dénoncer à Rome les séminaires de Vannes était terminée, il en subsistait des traces comme par exemple de ne faire qu'une seule communion après la confession.
François-Marie Trëgaro connut deux supérieurs à Ste Anne : M.Lacambre de Rochefort, parlant bien, mais d'humeur inégale; il fallut le remplacer en Juin 1841 par M.Charil de Lorient. Il remit de l'ordre dans la maison et introduisit l'étude de l'anglais et fit venir un professeur de musique pour le chant et pour la musique instrumentale, qui végétait depuis sa fondation par le Père Cuenet, jésuite,vers 1820.
Lors d'un passage à Peillac. bien longtemps après,Monsei­gneur Trégaro parlant de ses années à Ste Anne disait : "par une grâce toute divine, en dehors de toutes les probabilités humaines, Sainte Anne, cette bien- aimée patronne de la Bretagne, le reçut près de son sanctuaire béni ". C'est là qu'on lui inculqua, en même temps que les germes des vertus chrétiennes, les premières notions qui éclairant sa faible intelligence, le prédisposait à la grande et terrible mission du sacerdoce catholique" . Pendant son séjour à Ste Anne François-Marie se lia d'amitié avec Jean Marie Leroux originaire de St Perreux et encore plus avec Jean-Marie Bécel. Ce dernier perdit sa mère en 1842 et Mme Trégaro mourut le 25 novembre 1843, la même épreuve leur valut de sympathiser encore.




VANNES, le Grand-Séminaire.

Après la Révolution de 1789, quand vint le concordat, la re­ligion se réorganisa, il y eut une remontée des ordinations, mais 20 à 30 ans après, la situation religieuse était de nouveau tendue entre royalistes et républicains. Féli de La Mennais tenta de proposer une voie moyenne, il ne fut pas approuvé par Rome (1832).L'église et les prêtres rencontraient beaucoup d'hostilité dans les sphères influentes. S'engager alors sur le chemin du sacerdoce demandait réflexion et courage pour François-Marie Trégaro.

Un de ses premiers historiens raconte :

"La grandeur du sacerdoce l'effraye, il se regarde. il hésite et il s'ouvre à son père de ses incertitudes. il en reçoit "cette prudente et simple réponse:" Mon fils je serais heureux de te voir prêtre, mais sois libre; car j'aime mieux "que tu sois un bon soldat qu'un mauvais prêtre" Réfléchis "et prends huit jours avant de me donner ta réponse. Et pendant huit jours racontait le père à un témoin dont nous tenons le récit, j'entendis mon fils marcher une grande partie de la nuit, dans sa petite chambre située au-dessus de la mienne. Il ne dormait pas, ni moi non plus. Après huit jours de prières et de pieuses réflexions, Le jeune homme vient déclarer à son père qu'il entrera au Grand-Séminaire de Vannes.

 

Le grand-séminaire était alors rue du Mené. Les bâtiments dataient de 1650 et auraient eu besoin de grosses réparations. Le supérieur était alors l'abbé Louer, ancien recteur de Saint Vincent sur Oust, On y faisait une année de philosophie et trois années de théologie. On avait bien conscience que cette formation rapide avait besoin d'être complétée, il était prévu que pendant quatre années après l'ordination, les jeunes prêtres devaient continuer à étudier et à passer des examens. Quelquefois les séminaristes étaient envoyés pendant quelques mois comme surveillants soit au collège St Yves à Vannes, soit au petit séminaire de Ste Anne. Il se peut que ce fut le cas pour François Marie Trégaro car on le voit recevoir dans l'ordination du 27 Mars 1846 la tonsure et en même temps les ordres mineurs, ce qui fait penser qu'il y a eu un retard. Il recevra le sous-diaconat le 20 Mars 1847, le diaconat le 8 Avril 1848 et la prêtrise le 23 Septembre 1848 en même temps que Julien Gëhanno futur
curé d'Allaire et Jean Marie Leroux de St Perreux, qui sera lui aussi aumônier de marine, avant d'être recteur de Ménéac.

Après quelques semaines passées à Guévéneux, François-Marie Trégaro reçut sa nomination de vicaire à Guer. Il allait retrouver comme son cure un ancien professeur de mathématiques et physique au petit séminaire l'abbé Julien Daniélo. Pour un jeune prêtre qui doit parfaire sa formation, c'était une place de choix. Cet abbé Danielo était un homme fort cultivé. Il avait publié :

  1. Histoire et tableau de l'Univers en 4 volumes.
  2. Vie de Mme Isabelle.
  3. Mœurs chrétiennes au Moyen-Age.
sa science était reconnue dans le département, aussi aux élections à l'Assemblée Constituante de 1848,
il fut présenté comme candidat et sur les 16 élus il fut le 3° avec 60.640 voix sur 105.877 votants. Il fut absent de Guer en 1848 sauf pour la Toussaint et Noël où il se fit mettre en congé.
Une seule fois le 26 Sept.1848 il prit la parole à la tribune pour un vibrant plaidoyer "afin que les travailleurs des campagnes aient leur part dans les bénéfices de la révolu­tion".

Il vota pour le droit de propriété, pour l'élection du Pré­sident au suffrage universel, pour supprimer l'impot sur le sel, pour la constitution.

II vota contre la suppression du préambule de la constitu­tion, contre la journée de travail de 10 h., contre l'abolition de la peine de mort, contre les 2 assemblées, contre l'amnis­tie générale, contre l'abolition de l'impôt sur les boissons.

On pressent bien ce que pouvait avoir d'enrichissant de vi­vre en compagnie d'un curé riche de savoir et d expérience. Le vicaire Trëgaro apporta son dynamisme. d'autant que l'abbé Nizan le 1° vicaire fut malade et mourut dans ses bras le 11 Décembre 1850.

Au témoignage du chanoine Hugo, de Séez, il manifestait un zèle plein de bonne humeur et un grand souci des pauvres. Un jour qu'il faisait le prône il annonça une quête pour acheter une nouvelle cloche "J'irai dans toutes vos maisons. vous donnerez peu ou beaucoup selon vos moyens, mais que ce soit de bon cœur. Il entre chez une humble femme qui lui dit: Je n ai que 20 sous, mais c'est de bon cœur" !Le vicaire ému lui dit en partant "grand merci, je vous garantis que Dieu vous le rendra".Rentrée chez elle la femme voit sur sa table une belle pièce de 100 sous.

Aumônier de Marine (1852-1878).

 

Au début de 1852 le vicaire de Guer reçut une lettre de l'Evêché, Monseigneur lui proposait de quitter le poste de vicaire pour embarquer sur les vaisseaux de l'Etat.

Monseigneur Coquereau était chargé de réorganiser le ser­vice de l'aumônerie de Marine et de trouver des aumôniers. Avant la Révolution de 1789, la Royale, la marine française, possédait ses propres séminaires pour former ses aumôniers. Maintenant on demandait aux évêchés des bord de mer d'affec­ter quelques prêtres pour le service des marins.

Le curé de Guer, M.Daniélo, n'était pas d'accord: "Dites à Monseigneur que je vous réclame, que la population est cons­ternée, que le bien de la religion exige votre maintien au milieu de nous". Dites cela et moi je vais l'écrire. " Un témoin de cette époque rapporte que l'abbé Trégaro en parlant de cette situation disait: "J'aime ce beau pays de Guer, son curé et la population. Jamais je n'ai songé à la marine, mais mon évêque m'appelle, je ne dois pas lui refuser mon concours. Et venu le jour de la réponse j'étais aux pieds de mon évêque et je disais simplement "Ordonnez, j'obéirai". Et c'est ainsi qu'il fut nommé aumônier.

Chaque bateau d'importance était comme une paroisse. Bien des usages d'avant la Révolution se retrouvent par la suite. A l'aumônier de présider la prière du matin et du soir et de réciter l'angélus avec la prière pour le Roi. A lui de réunir les mousses pour le catéchisme et de faire aux autres des entretiens spirituels. Chaque Dimanche il assurait la messe et si la mer secouait trop le bateau on disait une messe sèche, c'est à dire toutes les prières sauf les pa­roles de la consécration. L'aumônier devait visiter tout les malades au moins 2 fois par semaine. A lui de gérer la bibliothèque. Parfois, mais c'était plus contesté, on lui per­mettait d'intervenir dans les cours scolaires. Bien plus tard, étant évéque, en parlant de cette entrée dans la marine il disait "J'arrivai dans un milieu très difficile pour moi. Je devais être en relation avec des officiers sur périeurs de la marine(l'aumônier mangeait à la table du ça-pitaine), des hommes de grande intelligence, de savoir et de grande distinction. J'observai avec grande attention mon entourage afin de compenser par le tact ce qui me manquait par ailleurs. Le tact quand il est fait de modestie est une aimable vertu et toujours et partout c'est la marque de la bonne compagnie";

 

Et celui qui nous rapporte ces propos ajoute : Quand on avait entendu cet éloge du tact tomber des lèvres de l'évêque, on pouvait encore rester ouvert et épanoui devant lui, parce qu'il avait une gaieté communicative et volontiers provoquante mais on n'éprouvait aucune tentation de se laisser aller à la familiarité. il avait cet homme si accueillant. au rire si large, une façon si particulière de prononcer le mot tact qu'instinctivement on faisait un retour sur soi pour se dire. N'y aurais-je point manqué ?.


PREMIERE CAMPAGNE DE CHINE

Ce fut le 22 Mars 1852 que l'abbé Trégaro s'embarqua pour l’ Orient, à bord de la Jeanne d'Arc. Cette frégate était commandée par le capitaine de vaisseau Jaurès, chef d'état-major de la division navale de l'Indochine. Quand le navire quitta le port, l'aumônier était sur le pont; autour de lui officiers et soldats tenaient leurs yeux attachés au rivage au mo­ment où il disparaissait à l'horizon le commandant cria trois fois "Vive la France" et l'équipage reprit avec force, et le commandant leva les yeux au ciel pour dire d'une voix forte "Adieu, va ! La frégate gonfla ses voiles et ga­gna la haute mer, passa les Açores et bien des jours après le Cap de Bonne Espérance pour gagner l'île de la Réunion. On y fit escale et l'aumônier accomplit un devoir de sa char­ge: envoyer un rapport à Mgr Coquereau sur son activité pen­dant ces premiers mois.

 

Plusieurs fois la frégate fut secouée par 1'ouragan, elle bondissait alors comme une coque de noix sur la crête des vagues. On entendait craquer les planchers et les cloisons. Quelle découverte pour l'enfant de Peillac ! On raconte qu'un jour de tempête, dans les environs de 1’Equateur, alors qu'il faisait chaud, il s'attacha au pied d'un mat et malgré les paquets de mer qui balayaient le pont , il resta un bon moment à contempler les éléments déchaînés. En d'autres temps il aimait rejoindre l'officier de quart dans la dunette pour admirer à loisir le coucher du soleil. On se prit vite à déclarer qu'il avait l'étoffe d'un homme de mer mais avant tout celle d'un homme de Dieu.

 

Quand le soir réunissait à l'arrière 2 à 300 hommes, offi­ciers, marins et soldats l'abbé, après un moment de silence dominait le vent pour dire le "Notre Père". Un autre grand moment de religion c:était le Dimanche. On dressait un autel dans la batterie. Les drapeaux aux voyantes couleurs servaient de tentures; des marins, l'arme au pied, formaient la haie d'honneur la messe commençait en présence de l'équipage au grand complet. A l'évangile un sermon de sept à dix minutes. A la consécration les clairons sonnaient " aux champs", une voix brève criait ''Présentez armes". Tous les fronts s'inclinaient : c"était une minute de respectueuse adoration. Le bruit sec des crosses de fusils se mêlait au son argentin de la clochette pour annoncer la fin de la consécration et la liturgie continuait dans le si­lence et le recueillement. Cette messe du bord, qu'il aimait à raconter, était, disait il, sa consolation et sa force.

Entre l'escale de La Réunion et les côtes de l;Inde, à la hau­teur des îles Seychelles la "Jeanne d'Arc" connut une épi­démie de choléra. Ce fut pour le nouvel aumônier l'occasion de se dépenser auprès des malades avec un si remarquable dévouement que le capitaine dans son rapport demandait que lui soit attribuée la Croix de Chevalier de la Légion d'honneur. C'était en 1854. Ce ne fut pas accordé.

Arrivé en face des côtes chinoises les forces françaises se trouvèrent en présence de la rébellion des Taï-Pings qui venaient de prendre Canton et Shanghai. Les troupes régu­lières de l'Empereur vinrent les assiéger. Les rebelles pour résister disposèrent une batterie de canons juste devant le consulat de France.

Le contre-amiral Laguerre leur fit observer qu:en cas de bataille, le consulat aurait été atteint par les obus et qu'il fallait installer ailleurs leur bat­terie. Ils n'en tinrent aucun compte et achevèrent l'ouvrage. Le 6 Janvier 1855 le navire à voiles "La Jeanne d'Arc" et la corvette à vapeur "Le Colbert" débarquèrent 240 hommes emmenant avec eux de l'artillerie et chacun 40 cartouches. Il était 5 heures du matin. La canonnade s'engagea et à 7 h30 les soldats s'élancent à l'assaut, prennent plusieurs ca­nons qu'ils utilisent immédiatement contre les rebelles et neutralisent tous les canons sur plus de 800 mètres. Plusieurs de nos soldats sont tués et blessés et à 11 h30 l'ordre est donné de revenir sous les murs du consulat.


Sous le feu de l'ennemi les marins avaient sauvé avec le mê­me dévouement. leurs camarades blessés et les civils (vieill ards, femmes et enfants) et ils avaient ramenés leurs morts. Un homme entre tous avait payé de sa personne. On l'avait vu revenir perpétuellement sur la brèche pour prodiguer les soins de son ministère aux mourants et aux blessés : c'était l'aumônier de la frégate. Rien ne place sa conduite sous un plus beau jour que le rapport du capitaine de vaisseau Jaurès au contre-amiral Laguerre sur les péripéties de ce combat :

"M.l'abbé Tregaro, aumônier de la frégate devait rester présent à l'ambulance pour recevoir les blessés. Je l'avais pourtant autorise à se transporter sur la brèche, afin de pouvoir secourir spirituellement les personnes atteintes. Sans se préoccuper des dangers personnels qu'il pouvait cou­rir, il allait au devant des malheureux blessés jusque sur la brèche. Une si belle conduite mérite d'être signalée à son Excellence, le ministre de la Marine; je vous demande, amiral, la Croix de la Légion d'Honneur pour M.l'abbé Tregaro."

En envoyant ce rapport le contres-amiral Laguerre y ajouta la note suivante:

"C'est avec grand plaisir que je propose M.l'abbé Tregaro pour la croix de la légion d'honneur. Le dévouement de M. l'abbé Tregaro dans les épidémies que nous avons traversées et dans les affaires de guerre que nous avons eues est au dessus de tout éloge, II a été le consolateur assidu des mou­rants à l'hôpital, il est allé sous les balles recevoir les derniers aveux des blessés. Sa conduite est généralement admirée. Il est aimé et estimé de tous."

Le ministre répondit en faisant signer à l'empereur Napoléon III, le 9 mai 1855 le décret qui accordait à François-Marie Tregaro la croix de la Légion d'Honneur. Le nouveau chevalier avait 31 ans. Sa nomination ne lui arriva pas dans les mers de Chine.

Le contre-amiral Laguerre après avoir pris Shanghaï, le 17 Février, presque sans coup férir et fait acclamer par les Chinois la bravoure et la générosité de notre nation, avait appareillé pour la France.

L'abbé Tregaro débarqua de la "Jeanne d'Arc" le 13 Novembre 1855.Il avait fait une campagne de 3 ans et 7 mois. Il avait droit à un repos amplement mérité.

Il revit Peillac. où son vieux père et ses amis le reçurent avec une légitime fierté. Il dut conter ses aventures de voyage .

La Guerre de Crimée

 

cliquez sur La Guerre de Crimée,. lien utile.


En cette fin d'année 1855, la France de Napoléon III était plutôt satisfaite des bonnes nouvelles. car son armée avait remporté plusieurs victoires.
Après la défaite de Napoléon 1er, les armées anglaises et russes avaient défilé victorieusement dans Paris et le Tsar de Russie rêvait d'étendre son influence sur l'empire ottoman, Sous prétexte de protéger les chrétiens orthodoxes, il voulait imposer ses vues au Sultan.
La France, ayant élu Napoléon III, entreprit de s'opposer aux ambitions russes, elle gagna l'Angleterre à ses vues et on vit les anciens ennemis faire alliance et le 27 Mars 1854 déclarer la guerre à la Russie.
Fin 1854 l'Autriche, et le 8 Mai 1855 le royaume de Piémont-Sardaigne, rejoignirent la France et l'Angleterre.
Les français transportèrent en Crimée 300.000 hommes et 40.000 chevaux, les anglais moins d'hommes mais plus de na­vires et de marins..

Les grandes batailles victorieuses:

  • Malakoff, le 8 septembre 1854.

  • Sébastopol, l e 12 septembre 1854.

  • Alma, le 20 septembre 1854.

  • Inkerman, le 5 novembre 1854.

la tour Malakoff.
la tour Malakoff

Les pertes en hommes, sans compter les blessés : relativement peu par les armes : 20.000 français, 2.800 anglais, 28 Piémontais, mais par le fait des maladies (choléra) ce fut terrible: 75.000 français, 19200 anglais, 2200 Piémontais.

Le traité de Paris mit fin à la guerre le 30 Mars 1856. Tout ceci donne à comprendre que l'aumônier Trégaro ne prit pas part aux actes de guerre, mais il fut vite rappelé à prendre du service sur un bateau à vapeur :"Prince Jérôme", car il fallait rapatrier une importante armée avec tous ses équipements. il y avait beaucoup de blessés, d'amputés et de convalescents du choléra. On allait à vide, on revenait surchargé. Le zèle de l' aumônier avait ample matière à s'ex­ercer.
La France entière est fière de son empereur et de son ar­mée. Comme toutes les guerres mettent les finances à rude épreuve, il faut recourir à l'emprunt. L'enthousiasme est tel que l'emprunt est couvert 5 fois.
L'aumônier Trégaro participe à cet état d'esprit et tous les rapports des officiers rendent hommage à son zèle.

 

 

LA GUERRE D'ITALIE

Après avoir été alliés contre la Russie voici que français et Piénontais s'opposent à l'Autriche et en Avril 1859 est déclarée la guerre. Ce sont les victoires de Magenta et Solférino, tandis que la flotte française se prépare à prendre Venise. L'escadre est composée de 7 vaisseaux, 6 frégates, 3 batteries flottantes et 4 transports. La puissance de feu est remarquable pour l'époque, en une seule bordée, c'est 15 tonnes de projectiles. En face pour protéger Venise il y a 12 kilomètres de digues avec un millier de canons. L'aumônier Trégaro reçoit l'ordre de passer du Mogador sur la frégate La Mouche pour prendre part de très près à l'attaque des forts et batteries de la ville. Il ne dissi­mule pas sa joie d'obéir à un ordre qu'il a quelque peu sol­licité.

Mais voici qu'une barque, montée par un officier d'état major accoste le vaisseau amiral et annonce l'armistice de Villa Franca. Le 25 Juillet 1859, la flotte quittait les eaux de la mer Adriatique pour rentrer à Toulon.

Plus tard quand il parlait de cette période il disait : dans l'Adriatique, nous nous sommes croisés les bras cependant que dans le rapport fourni par l'amiral il est noté :"L'abbé Trégaro est un parfait aumônier de bord",et les excellents rapports établis entre l'aumônier et les militaires de l'armée Piémontaise lui ont valu de se voir attribuer la médaille de Sardaigne.

 

 

 

DEUXIEME CAMPAGNE DE CHINE

On peut penser que les français (ou tout au moins leur empereur) ont à cette époque l'esprit belliqueux. A peine ter­minée la guerre contre l'Autriche, la France et l'Angleterre déclarent la guerre à la Chine. En France on vient d'appren­dre l'atroce martyre du vénérable Chapdelaine au Kouang Si, il faudrait bien inspirer aux chinois le respect de nos ressortissants. En Angleterre, on n'a pas digéré l'échec de l'an passé à l 'embouchure du Pei-Ko. Et voilà pourquoi 8000 français et 12000 anglais voguent vers la Chine. La flotte française est sous les ordres de l'amiral Charner et du général Cousin de Montauban et par un décret du 26 Novembre 1859 l'abbé Trégaro est nommé Aumônier Supérieur du corps expéditionnaire.

Au printemps de 1860 la flotte arrive à la hauteur de Canton et bombarde la ville, puis elle continue à remonter les côtes de Chine pour arriver à la baie de Petchili.là où se trouve la capitale Pékin.

Le 16 Juillet se tint un conseil de guerre où il fut dé­cidé que les anglais et les français attaqueraient le bar­rage du fleuve Pei-Eo et les forts de Takou,ce qui ouvrirait le passage vers la capitale Pékin.

Les opérations débutèrent le 12 Août. Le 20 Août , 12 canonières suivies de bateaux plats entrèrent dans le Pei-Ho, amenant les troupes de débarquement. Le 21 Août, les 6 forts de Takou ouvrirent le feu et toutes les pièces de marine répondirent. Vers midi les généraux chinois demandèrent la capitulation et se retirèrent. On prit 718 canons et on re­lâcha immédiatement 2000 prisonniers. Il y eut encore des combats à Pei-Tang, Sin-Ko, Tien-Tsin et ce fut l'entrée dans Pékin, la capitale.

L'abbé Trégaro s'était dépensé auprès des mourants et des blessés. Il avait même ramené au combat un bataillon qui faiblissait. Un officier supérieur disait de lui: "L'abbé Trégaro est au combat comme à l'autel calme et digne". A Pékin, il célèbre un service solennel pour tous ceux qui sont tombés et spécialement pour l'abbé Duluc, un aumônier, mort au pont de Palikao. Il prend aussi en pitié les enfants orphelins qui errent dans la ville.

Le général Cousin-Montauban citait à l'ordre du jour du corps expéditionnaire l'abbé Trégaro pour sa belle conduite; son calme intrépide et son dévouement admirable et il le proposait pour être officier de la légion dfhonneur. Cette distinction lui fut attribuée par Napoléon III le 7 Novembre 1860.

En 1861 la flotte revint en France et l'abbé Trégaro lors d'un passage à Vannes se vit nommer chanoine honoraire par Mgr.Dubreuil qui venait de succéder à Mgr de la Motte. En 1862, le 14 Mars, on jugea bon de faire prendre un repos relatif à celui qui depuis 10 ans n'avait cesse de navi­guer ; Il fut nommé aumônier de l'hôpital maritime de Port-Louis . II n y resta qu'un an, mais ce fut l'occasion d'enrichir son expérience dans un secteur qu'il n'avait pas eu l'occasion de connaître.

Il fut remplacé le 26 Octobre 1863 et reçut comme nouvelle affectation la charge d'aumônierr à bord de la frégate cui­rassée **Le Solfërino" portant le pavillon du vice- amiral Benaud, C'était l'escadre de Méditerranée.

 

AUMONIER EN CHEF

Les événements allaient se précipiter. Le 7 Octobre 1864, il était proposé pour le grade d!aumônier supérieur.

Le chef dfescadre était un breton du Finistère le vice-amiral Bouet-Villaumez qui écrit à cette date:C'est la seconde fois que cet aumônier sert sous mes ordres, et je m'applaudis chaque jour de l'avoir de nouveau dans l'escadre. S'il n'avait pas eu la place d'aumônier supérieur, je l'aurais sollicitée vivement pour lui".

En octobre 1866 l'abbé Trégaro débarque du Solférino et le 22 Décembre il est nommé aumônier en chef de la Marine pour remplacer Mgr Coquereau qui vient de décéder.

Il va désormais résider à Paris et faire face à un travail d'administration. Il a son domicile rue du Centre et ses bureaux rue de l'Université. Il lui incombe de voyager pour se rendre compte sur place des besoins de l'aumônerie. A lui de prendre contact avec les évêque pour recruter de nouveaux aumôniers et réinsérer les anciens. En 1867, sur l'ordre du ministre de la Marine, il entreprend une inspection générale des services religieux. Il visite successivement Cherbourg, Brest, Lorient, Toulon, Rochefort, II voit les écoles des mousses et des novices, les hôpitaux, le bagne de Toulon, l'arsenal d'Indret (constructions navales) et il échange avec les officiers supérieurs pour que tout le personnel de la Marine puisse bénéficier de la religion. Et de tout cela il fait rapport au ministre. Chaque aumônier se doit d'envoyer périodiquement un compte rendu de ses activités,ce qui génère un abondant courrier.

 

LA GUERRE DE 1870

Napoléon III avait connu bien des expéditions militaires victorieuses qui assuraient son prestige, mais la capitu­lation de Sedan et son emprisonnement en Allemagne amenèrent un changement de régime: la troisième République. Après le siège de Paris par les allemands, il fallut de nou­veau refaire un siège de Paris contre les communard.

L'abbé Trégaro était à Paris pendant ces événements sauf un court séjour à Peillac du 15 Mars au 12 Avril 1870 pour le décès de son père .

Des fusilliers marins tenaient des forts autour de Paris et il se préoccupa de veiller à la présence d'aumôniers. L'abbé Bouché, son ami et collaborateur, exerça son ministère sur les barricades....

 

PERSECUTION RELIGIEUSE

La défaite de 1870, l'abdication de Napoléon III, la révolution de Paris (La Commune) durement réprimée, tout cela augmente le nombre des mécontents. Toulon comptait 800 condamnés à la déportation en Nouvelle Calédonie, l'abbé Trégaro demanda un aumônier supplémentaire, ce fut refusé. Dans d'autres ports se trouvaient des condamnés à la déportation à Cayenne. La France se partageait entre "républicains" et "royalistes", et le clergé dans son emsemble était classé "royalistes". Déjà avant 1870, l'abbé Trégaro se plaignait de n'avoir que de rares contacts avec les officiers de marine; de plus en plus on soignait sa carrière en évitant de se compromettre. Dès 1871, Jules Simon, ministre des cultes, proposait à l'abbé Trégaro de devenir évêque de l'île de La Réunion, ce qui était une façon de se débarrasser de l'aumônier en chef. N' étant pas dupe de la manoeuvre, il déclara qu'il voulait rester au ser­vice des marins. Le .4 Avril 1875 parut un décret qui mettait fin aux fonctions d'aumônier en chef. On s'engagea dans la procédure en multipliant les obstacles. L'aumônerie ayant été organisée par une loi, un décret ne suffisait pas, il fallait une nouvelle loi, II y eut débat à l'assemblée, Le député du Finistère occupa la tribune pendant plusieurs heures exaltant l'oeuvre de l'aumônerie et l'injustice envers un homme, aussi méritant que l'abbé Trégaro. Les députés votèrent la sppression le 21 Mars 1878 et les sénateurs le lendemain 22. L'abbé Trégaro envoya une lettre à tous les aumôniers pour les remercier de leur collaboration, il leur rappelait tous les liens tissés avec le corps admirable des officiers et avec les marins capables d'héroïsme, il souhaitait aux aumôniers qui allaient désormais être moins-nombreux de continuer l'oeuvre d'assistance pour le bien des âmes.

Les aumôniers dans leur ensemble manifestèrent leur sympathie et leurs regrets. Ceux de Lorient terminent leur réponse en écrivant : "Venez parmi nous, notre amour ne vous manquera pas."

Libéré de ses obligations l'abbé Trégaro passa quelques jours à Peillac et alla se fixer à Vannes, près de son ami Mgr; Bécel, II ne resta pas sans emploi; il fut nommé vicaire général et prit sa part dans l'administration des paroisses. .Dès la fin de l'année 1878 il accompagna à Rome l'évêque pour sa visite "ad limina", visite d'autant plus désirée, que le Pape Léon XIII venait d'être élu (20 Février 1878).

 

Lors des élections de 1869, les opposants s'étaient réunis à Belleville et avaient conclu un pacte pour, comme le disait Ferry à Jaurès "organiser la société sans Dieu et sans Roi", Ils avaient mis à leur programme la suppression du budget des cultes, a séparation de l'église et de l'état, l'instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire. Jules Ferry avait fait triompher sa méthode : procéder par étapes pour que cela passe mieux.

Elections, après élections les opposants (républicains) avaient de plus en plus de voix. La capitulation de Sedan le remplacement de l'Empire par la République les virent devenir majoritaires, d' abord à la Chambre des Députés, puis au Sénat. Jules Ferry fut ministre de l' instruction publique pendant quatre ans. Il fit passer des lois pour expulser les congrégations et réaliser le programme de Belleville.

Toutes ces lois compliquaient la vie de l' Eglise d'autant que les évêques n'avaient pas le droit, à cause des articles organiques que Napoléon Ier avait ajoutés au Concordat, de se réunir pour décider d'une position commune, Les liens d'amitié entre Mgr Bécel et Mgr Freppel furent alors d'une grande utilité et l'abbé Trégaro, partie prenante de cette concertation,enri­chissait son expérience.

En 1881, Mgr Rousselet, éyêque de Séez sentant ses forces dé­cliner demanda à Rome de lui nommer un coadjuteur. Comme cela se pratiquait alors, le Saint-Siège et le gouvernement fran­çais se mirent d'accord sur le nom de l' abbé Trégaro. Le 27 septembre 1881, il était désigné pour l'évêché de Séez avec future succession et le 18 Novembre, le Pape le nommait avec comme titre "évêque de Dolicha", Mgr Bécel écrivait à Mgr. Rousselet: "Vous ne serez pas déçu, Mgr Trégaro est un homme d'esprit, de coeur et de caractère. Après avoir servi l'Eglise et la France avec intelligence et dévouement , il apprendra de vous comment porter la charge épsicopale". La providence en décida autrement car Mgr Rousselet mourut le 1° Décembre.

 

SACRE DE MONSEIGNEUR TREGARO

Le sacre de Mgr Trégaro fut fixé au 25 Janvier 1882 dans la basilique de Ste Anne d' Auray, L'officiant principal fut Mgr Bécel assisté des évêques de Bayeux et de Nantes. Les nombreux amis de Bretagne,de Vannes et de Peillac,ainsi qu'une délégation des diocésains de Séez remplissaient la basilique.

Après la cérémonie se présenta à la sacristie un ancien marin boitant un peu et s' appuyant sur une canne par une main qui n'avait plus que deux doigts. C'était un vétéran de la guerre de Chine, l 'aumônier Trégaro l'avait sorti d'un fossé où il gisait la jambe broyée par un boulet de canon et les doigts arrachés par un coup de fusil. Le nouvel évêque l'empêcha de se mettre à genoux et lui dit: "C'est toi ! Embrassons-nous comme deux vieux chinois que nous sommes".

Les élèves du Petit-Séminaire très présents aux cérémonies du matin voulurent marquer l'après-midi en organisant pour la joie de tous les invités une bataille d'échasses avec dra­peaux et clairons.

Mgr Trégaro télégraphiait à Séez: '"J'envoie à mon cher diocèse ma première bénédiction d'évéque".

Selon l'usage, il avait fait réaliser son blason, lui qui avait passé tant de jours sur la mer, voulut le fond de couleur bleue (azur) ; comme ancien aumônier de marine, une ancre pour signifier l'espérance; au sommet une étoile d'or pour rappeler la Vierge Marie et pour devise "Stella Maris, Spes mea" qui se traduit: "Etoile de la mer, mon espérance".

ARRIVEE à SEEZ

Dès le 30 Janvier 1882, il arrivait par le train en sa ville épiscopale. De la gare à l'évêché ses diocésains avaient dres­sés des arcs de triomphe reliés par des guirlandes de lanter­nes vénitiennes.

Le lendemain, il célébra dans sa cathédrale en présence d'une foule accueillante. Pour avoir été associé de très près à l'administration du diocèse de Vannes et partagé les soucis de Mgr Bécel, il ne se faisait pas d'illusions sur les difficultés qu' il allait ren­contrer, sur tout que les dernières élections venaient encore de renforcer la majorité hostile à la religion, aussi ne faut il pas s'étonner de la vigueur de ses propos:

Ne croyez pas, messieurs du diocèse de Séez, qui allez devenir mes auxiliaires sur un champ de bataille ,non moins orageux que celui del' aumonerie de marine que j' ai quitté il y a peu, Ne croyez pas que je vous apporte un coeur partage, décou­page. Non, miIle fois non, je viens à vous avec un coeur éprouvé, et nous combattrons donc ensemble et sans défaillance le bon combat. Trouvant dans ce beau diocèse un clergé si intel­ligent et si dévoué, je regarderais comme une lâcheté de trem­bler et je ne tremble pas.

"Permettez que j'emprunte ici une comparaison à nos chers ma­rins, car il faut bien que je vous parle de marine, c'est un péché que vous aurez plus d' une fois à me pardonner. Quand un navire quitte le port et que le rivage de la patrie va disparaîtee à l'horizon, le commandant s'écrie trois fois "Vive la France" et trois fois l'équipage réuni sur le pont répond "Vive la France'" et alors les yeux levés vers le ciel le commandant s'écrie "A Dieu va"!, ce qui signifie "A la grâce de Dieu !"

Moi aussi, en prenant le commandement de ce Diocèse, je consi­dère mon équipage, je regarde mes officiers et mes matelots, si intelligents si braves et si dévoués. Puis l'oeil fixé sur l'étoile de la mer, qui dirigera les bâtiments sur les flots je n'hésite pas à tlire, avec pleine assurance: "A Dieu va !".

 

PREMIERES ANNEES D'EPISCOPAT

L'un de ses premiers gestes d'évêque fut d'aller au sanctuaire de l'Immaculée Conception pour faire hommage à Marie de toutes ses décorations : ses croix de chevalier et d:officier de la Légion d'Honneur, sa croix de chanoine de Vannes, les trois médailles coramémoratives de ses campagnes, ses croix d'aumôniers et sa médaille de "Sauveteur Breton." C'est tout mon passé, je le donne à Marie pour qu'elle protège et bénisse mon avenir."

Il fallait continuer le travail commencé par Mgr Rousselet : la restauration de la cathédrale, immense chantier où l'État mit fin aux subventions.

La visite des paroisses du Diocèse fut l'occasion de manifes­ter les sentiments favorables de l'ensemble de la population. Ce fut aussi pour l'évêque l'occasion d'appeler les chrétiens à s'engager pour maintenir la foi; les mères de famille se virent rappeler le devoir d'enseigner les premières notions du catéchisme.

Comme on avait publiquement brisé un calvaire, l' évêque éleva une protestation publique et accorda une indulgence à tous ceux qui en réparation, porteraient ostensiblement une petite croix.

Ayant découvert au cours de ses visites certains prêtres ma­lades ou infirmes dans une situation de misère il institua une caisse de secours en leur faveur.

 

LA QUESTION SCOLAIRE

Quand l'évêque arrive en Janvier 1882, la majorité des dépu­tés est de tendance républicaine et le ministre des écoles est Jules Ferry, La Chambre vote la laïcité de l' enseignement et refuse (avec l' aide de certains députés de droite) le texte de Jules Simon qui prévoyait la possibilité pour l'église de faire le catéchisme dans les locaux scolaires. Le 29 Mars 1882, les deux chambres (députés et sénateurs) réu­nissent une majorité pour que l'enseignement soit gratuit, obligatoire et laïque.

Les évêques de Paris, Rouen et Reims rédigent une lettre de protestation. Mgr Trégaro leur écrivait : "Tous les coeurs Catho­liques et Français seront avec vous et applaudiront à vos nobles et généreux efforts. C'était le 15 juin 1882, Le 21 septembre, lui-même mandait à ses diocésains : "On chasse Dieu des écoles publiques, on proscrit l'enseignement des vérités de la foi et de la morale, ne devons nous pas craindre d'irriter Dieu ?".

Et dans une situation déplorable contre laquelle il ne pou­vait rien, il faisait appel au sens des responsabilités des uns et des autres.

Aux prêtres des paroisses, il demandait de faire le caté­chisme aux enfants chaque dimanche avant la messe pendant toute l'année. Les parents eux-mêmes en tireront profit pour les leçons à donner en famille.

Aux parents d'être attentifs, sans sortir de la légalité, pour suivre de près l'instruction donnée à l'école. Aux mères chrétiennes de se rappeler qu'elles et elles seu­les, et non pas des étrangers, ont la responsabilité de donner à leurs enfants les premières notions des grandes vérités de notre sainte religion. C'est peut-être parce qu"elles l'ont oublié que Dieu permet ce que nous voyons aujourd'hui; (allu­sion au fait que des gens majoritairement chrétiens éli­saient une majorité de députés et sénateurs opposés à la re­ligion)

Le 4 Janvier 1883, il instituait dans son diocèse l'oeuvre de "la préservation de la foi" dans le but de récolter des offrandes pour organiser des écoles chrétiennes.Cette oeuvre se réunit peu après à l'oeuvre de St François de Sales orga­nisée au plan national.

Le 27 Octobre 1885, l' 'évêque revenait sur les dangers pour la foi des enfants d'une éducation où Dieu était banni. C'est dans cette lettre qu'il qualifiait la loi du 28 Mars 1882 de "loi scélérate". Le ministre des Cultes s'indigna de cette attaque et le gouvernement déféra l'affaire au Conseil d'Etat. Cette jurisdiction administrative prononça contre l' évêque une déclaration d'abus. (11 Mars 1886). La réponse ne se fit pas attendre :

J 'apprends par la voix publique, par les journaux, que le Conseil d'Etat, devant lequel vous m'avez cité, vient de me condam­ner comme coupable d'abus pour avoir qualifié de scélérate la loi du 28 Mars 1882, sur l'enseignement primaire. J'ai eu l'honneur, dans ma carrière ecclésiastique d'être cité deux fois à l'ordre du jour de l'Armée avec mention spéciale : à la prise des forts de Takou et à la bataille de Pâli-kao. Je vous dois la troisième citation, Monsieur le Ministre, et je ne m'en plains pas, car c'est aussi pour avoir fait mon devoir que je l'ai méritée.

"Si j'ai qualifié la loi du 28 Mars 1882,sur l' enseignement primaire, de loi scélérate, c' est que je la considère, en mon âme et conscience, comme mortellement désastreuse pour l'Eglise et pour mon pays. Comme évêque et comme français, j'ai le droit de la maudire".

La réplique fut appréciée dans le diocèse de Séez, et grâce aux journaux nationaux, la France entière fut informée. L'idée fut lancée d'ouvrir une souscription pour offrir une crosse d'honneur à Mgr Trégaro. Les offrandes vinrent de toute les régions . Trois moixs après la condamnation, jour pour jour, le 11 Juin 1886, M.Baudry, avocat d'Alençon, remettait à son évêque une crosse magnifique et en la recevant celui-ci exprimait sa reconnaissance : "En nous appuyant désormais sur cette houlette qui nous sera chère à tant de titres et que nous sommes fiers de devoir à votre respectueuse affection, il nous semblera plus, que jamais qu'un coeur et une âme avec nos chers diocésains, Dieu aidant, nous ne pouvons douter de la victoire. Nous le proclamons hautement : nous rendrons toujours à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. On veut nous ravir nos libertés...défendons cette liberté sainte telle que le Christ l'entend. elle est un don divin que l'hom­me n'a pas le droit de ravir à l'homme."

 

Devant le succès de la souscription pour la crosse d'honneur le curé de Gacé, le chanoine Hardy, qui désirait une école chrétienne pour sa paroisse mais ne voyait pas comment trouver les fonds nécessaires, vint proposer à Mgr Trégaro de donner son nom à l'école. On lancerait une nouvelle souscription pour construire à Gacé l'école Trégaro.

L'évêque répondit : "Eh bien oui ! puisse mon nom valoir vingt mille francs au bon doyen de Gacé. Mais j'y mets une condition :

on demandera des Frères de Ploërmel pour notre école. On ne perd pas de temps. Le 14 Juin 1887, le Frère Cyprien, élu supérieur après le décès du Père La Mennais, signe la promesse d'envoyer des frères. En août 1887, on commence les fondations et à la rentrée de Septembre 1888 on recevra les premiers élèves.

Il faut dire que les journaux qui avaient fait connaître à la France entière la réponse de Mgr. Trégaro au ministre et qui avaient suscité des dons pour la crosse d'honneur firent du zèle pour inviter leurs lecteurs à financer la nouvelle école et les dons affluèrent de la France entière. En même temps que Gacé la ville d'Alençon construisait son école prévue pour s'appeler Saint Biaise et qui est devenue Saint François de Sales.

Au pays de Peillac , on vivait les mêmes difficultés. En 1876, l'évêque de Vannes, Mgr Bécel était venu bénir les bâtiments qui existent toujours. Au centre la Mairie, au-dessus le loge­ment des Frères, à droite l'école des garçons, à gauchel' école des filles et c'est l'abbé Trégaro qui avait célébré la messe. Après la loi de laïcisation rien ne changea au tout début sauf que le frère se fit appeler Monsieur et la religieuse se fit appeler Madame.

En 1886, malgré les protestations de la municipalité le pré­fet nommait des laïcs pour remplacer les frères et les reli gieuses. voir Histoire des écoles.

Le maire, M.Boissel, remit sa démission et avec l'aide de Mr de Pioger, il proposa de construire une école. Au début cela semblait irréalisable.mais il y eut mobilisation de toutes les énergies. On arrêta les travaux déjà commencés pour la chapelle de la congrégation, tous les maçons se portèrent pour construire l'école. Le 15 Juillet, les prémiers coups de pioche préparaient les fondations et dans cette seule journée des bénévoles amenaient trente char­retées de pierres.

 

Les dons affluaient.Mgr.Trégaro envoie 1.000 francs (soit entre 2 ou 3 millions de nos centimes).

On ne fit pas une école,on en fit deux ! Et le 25 Novembre 1888, Mgr Bécel était à Peillac pour bénir deux écoles libres. Le lendemain il écrivait à Séez :
J'étais hier à Peillac..Ah !si vous aviez pu être là..

Il faut reconnaître que face aux persécutions les populations des paroisses chrétiennes faisaient bloc. Les évêques et le clergé n'avaient point de sympathie pour un gouvernement qui multipliait les tracasseries:

 

  • 1879, préparation d'une loi pour interdire aux Jésuites et aux religieux de donner l'enseignement
 

  • 1880, les Jésuites doivent disparaître et les congrégations payer l'impôt d'accroissement (difficile à percevoir, donc remplacé peu après par la taxe d'abonnement).
 

  • 1881, obligation d'ici 3 ans d'avoir le Brevet de Capacité pour enseigner. il n'y a que 15% ayant le Brevet.
 
  • 1882, l' enseignement sera gratuit, obligatoire et laïc.
 

  • 1883, obligation pour les hôpitaux d' avoir un personnel non religieux.
 

Monseigneur Trégaro avait connu bien des régimes politiques d'abord à Guer, comme vicaire de l' abbé Daniélo son curé qui était en même temps député au Parlement.

 

Il fut aumônier de marine sous Napoléon III (1852-1870), et sous la République (1870 -1878) . Il était noté comme un libé­ral accomodant. il avait bien lutté pour rester aumonier, il fut mis à la retraite d'office. Il partapea les soucis de Mgr Bécel (1878-1882). Devenu évêque de Séez c'est lui qui doit faire face aux situations. On ne peut s'étonner de le voir écrire "Je puis certifier que le gouvernement qui nous assurera la liberté, la liberté pouc tous sans exception, celui-là n'aura rien à craindre de la grande majorité du clergé français."

 

Comme ce n'était pas le cas on pouvait compter sur lui pour défendre les droits des chrétiens.

 

Un de ses diocésains s'avisa de rendre publique une lettre intitulée "Un sauvage à son curé". Dans cette lettre il critiquait la fermeté des positions de l' évêque et l'invi­tait à courber l'échiné devant les lois de la laicité par crainte que sa résistance n'amène des maux plus grands. Ce diocésain était un député nommé Dugué de la Fauconnerie. La réponse fut quelque peu vive : "Si j'ai bonne mémoire, vous vous trouviez au premier rang parmi les officiers d'Etat-Major les plus ardents au service du Général Boulanger.

 

La réponse fut quelque peu vive : « Si j’ai bonne mémoire, vous vous trouviez au premier rang parmi les officiers d’Etat-Major les plus ardents au service du Général Boulanger…. depuis votre zèle s’est refroidi et vous avez, comme on dit vulgairement, changé votre fusil d’épaule. On ajoute même que vous excellez dans cette manœuvre. »

Il faut reconnaître que le député en question avait tout fait pour provoquer une telle algarade. Voici ses propos : « Consolez-vous de voir vos séminaristes aller à la caserne. Je vous promets que l’armée vous rendra des gars solides. On vous a chassés de l’école, mais pourquoi pousser les hauts cris comme si tout était perdu ; vous a-t-on enlevé la chaire, le presbytère, l’église ? »

« Ajoutez-donc, répond Mgr Trégaro, ajoutez avec l’humeur bon enfant qu’on vous prête : « n’avez-vous pas le pot-au-feu » ? Si c’est ainsi que vous comprenez le ministère sacerdotal, il vous reste beaucoup à étudier avant de pouvoir l’apprécier à sa juste valeur. »

Parfois il se défiait de sa vivacité naturelle, il avait été attaqué dans les journaux et il avait mijoté une réponse acidulée. Il la donne à lire à un de ses doyens : « Lisez et donnez-moi votre sentiment. » Le doyen lit et garde le silence. « Je comprends, dit l’évêque, vous me trouvez trop sévère. » Il déchire sa réponse et la jette au feu.

 

RELATIONS AVEC LE CLERGE

Certains lui reprochaient de mener son diocèse de façon militaire. Les longues années passées comme aumônier de la marine l’avaient souvent confronté à des situations où le bien des âmes l’obligeait à changer de poste certains responsables. Comme évêque il eut le même souci.

Un jour, trompé par une intrigue habilement ourdie, il avait cru devoir assigner à un ecclésiastique un poste de disgrâce. L’intéressé, mis au courant, accourt à l’évêché. Il apporte les preuves de son innocence. « Mon cher curé, dit l’évêque, sans le savoir et sans le vouloir, j’ai été pour vous injuste, pardonnez-moi. Je vous demande de célébrer quatre messes : une pour mon père, une pour ma mère, une pour votre évêque malheureux, et une enfin, courage et pardon, une pour ceux qui vous ont calomnié. Mon fils, mettez-vous à genoux que je vous bénisse. »

Un de ses prêtres lui rend compte d’une mission paroissiale bénéfique pour les âmes. « Merci, mon cher curé, répond l’évêque, vous venez de me procurer un vrai bonheur, mais vous avez fait pour cette mission des frais au-dessus de vos moyens »… et il joint une généreuse offrande.

Un curé d’une petite paroisse reçoit le jour de l’Assomption un billet de l’évêque avec une offrande de 100 francs. « Vous célébrerez 20 messes à mes intentions. » Les messes se disaient alors avec une offrande de 3 francs.

Un de ses jeunes prêtres est gravement atteint dans sa santé. Mgr Trégaro le fait venir. « Mon fils, lui dit-il, il vous faut pour rétablir vos forces un climat plus doux, partez sur le champ. » Et il lui met dans la main la somme nécessaire pour faire le voyage.

En même temps, il demandait à son clergé de faire preuve de zèle et d’obéissance. Il avait dès 1886 promulgué de nouveaux statuts qu’il voulait voir observer. S’il demande avec une insistance appuyée que ses prêtres gardent continuellement présent le souci des vocations, il leur promet son appui : « si les ressources vous font défaut, je vous viendrai en aide selon mes moyens, jamais je ne vous refuserai. »

En 1889, la veille des élections, le ministre Thévenet avertit les évêques : « dites-bien à vos prêtres d’être sages et muets pendant les élections, sinon je ferme la caisse et mes procureurs ouvriront les poursuites. » La réponse qui vint de Séez fut, on ne peut plus, ferme.

« Nous ne sommes pas des étrangers ; nous sommes des citoyens français comme vous, Mr le Ministre et au même titre que vous. Nous réclamons donc nos droits. Nous ne sommes pas des

parias. Les menaces dont votre lettre est remplie pourraient être adressées à des esclaves, mais elles blessent, elles humilient des hommes d’honneur. »

Et loin d’être muet, il lance à ses diocésains : « Sans distinction de classe, riches et pauvres, savants, ouvriers, ignorants, je viens aujourd’hui faire appel à votre foi, à votre honneur, à votre patriotisme, à votre dévouement, à votre amour pour l’Eglise et pour la France… Marchons tous au scrutin, la tête haute et le cœur ferme ; plus de compromis, plus de lâchetés indignes… Debout contre les sectaires qui veulent nous opprimer. »

Dans une autre circonstance il prenait à nouveau la défense de son clergé : « Je ne connais pas de bas-clergé, Monsieur le Député, mes prêtres ont un sentiment plus élevé de leur dignité, ils ne se livrent pas à un homme de votre valeur. »

 

L’AFFAIRE DES CATECHISMES

En vertu du concordat de Napoléon 1er, c’était le pouvoir civil qui était chargé de choisir les futurs évêques. Il prenait des renseignements auprès des évêques déjà en place. Le Pape ensuite acceptait ou refusait. On sait que le choix de Mgr Trégaro fut différé parce que, aumônier de la Marine, il lui était arrivé de sanctionner certains. On sait que Mgr Guibert, Archevêque de Paris, disait : « Moi, je ne recommanderai personne pour l’épiscopat tant que l’on n’aura pas nommé l’abbé Trégaro. » Parmi les évêques choisis par le gouvernement, certains avaient fait de hautes études, d’autres s’étaient distingués par leur apostolat. Tel était le cas de Mgr Trégaro. Il disait : « Je n’ai pas eu l’occasion de cultiver l’érudition. » « Je suis le plus petit des évêques de France. » Quand il se sentait appuyé par de plus savants que lui, il n’hésitait pas à prendre la tête du combat.

On l’a vu dans la question des écoles, on le retrouve dans l’affaire des catéchismes.

Chaque évêque publiait un catéchisme dans son diocèse. Devant le fait que des pays où les chrétiens nombreux élisaient des députés hostiles à la religion, il parut bon d’insérer dans le catéchisme quelques questions : sur le divorce, les écoles, et le droit de voter.

Q. : Est-ce un devoir de voter aux élections ?

R. : Oui, c’est un devoir de voter aux élections.

Q. : Est-ce un péché de mal voter aux élections ?

R. : Oui, c’est un péché de mal voter aux élections.

Q. : Qu’est-ce que mal voter aux élections ?

R. : Mal voter aux élections, c’est voter pour des hommes qui ne seraient pas résolus à défendre les intérêts de la religion et de la société.

Ils sont 15 évêques coupables de cette modification, mais 5 seulement sont traduits devant le Conseil d’Etat, dont bien sûr l’évêque de Séez. Il écrit au ministre : « J’ai voulu simplement user de mon droit d’évêque et remplir mon devoir en donnant au peuple qui m’a été confié un enseignement épiscopal que Dieu seul a le droit de contrôler et son représentant sur la terre, le Souverain Pontife. »

Dans l’ordre des vérités doctrinales, l’évêque ne veut connaître qu’un maître sur la terre. En tant que docteur et pasteur, « au Pape il obéira toujours, à un ministre, jamais. »

Et voilà justement que le Pape Léon XIII, après avoir hésité, demande que l’on retire les questions du catéchisme pour ne pas exaspérer les ennemis de l’Eglise. Noblement, l’évêque de Séez se soumet écrivant : « pour obéir à une voix auguste profondément respectée et filialement aimée ». Un de ses amis, témoin de sa soumission, écrivait plus tard : « ce qu’il souffrit à cette occasion, je me déclare impuissant à l’exprimer. Ce fut pour lui un triomphe plus glorieux que celui de Pali Kao. Le vaillant avait su se vaincre lui-même. »

 

LE RALLIEMENT A LA REPUBLIQUE

Il y eut un autre drame dans l’Eglise de France.

Beaucoup d’évêques et de prêtres gardaient un bon souvenir du temps de la royauté, d’autant que la République faisait tout pour se rendre odieuse en multipliant les lois contre la religion.

Le Pape Léon XIII qui voyait les choses de plus loin et de plus haut estima que le choix d’un régime politique appartenait aux citoyens, et si le peuple français voulait un régime républicain, il n’était pas indiqué que l’Eglise en tant que telle s’inféodât au parti royaliste.

Le Pape, qui ne voulait pas intervenir directement, essaya mais sans succès, de trouver un prélat français pour proposer le ralliement à la forme républicaine. Alors il demanda à l’évêque d’Alger d’intervenir. Au cours d’un grand banquet en l’honneur de la Marine française qui avait lieu à Alger, Mgr Lavigerie dit : « lorsque la volonté d’un peuple s’est nettement affirmée pour la forme d’un gouvernement, …. il faut l’adhésion sans arrière-pensée à cette forme de gouvernement… En parlant ainsi, je suis certain de n’être pas désavoué par aucune voix autorisée. » A la fin du banquet, il dit à l’Amiral Duperré : « que feriez-vous, Amiral, si vous receviez de vos supérieurs un ordre qu’il vous coûterait d’accomplir ? » L’Amiral répondit : « J’obéirais, Eminence. » « Eh bien, dit Lavigerie, c’est ce que j’ai fait. »

Quand la France apprit par les journaux les dires de l’évêque d’Alger, ce fut un beau tollé. Cinq jours après (17 novembre 1890), Monseigneur Trégaro disait sa façon de voir les choses : « le passé » (persécutions des 10 dernières années) « nous donne le droit de nous tenir plus que jamais sur nos gardes. Que nous offre-t-on en effet, en retour de l’union à laquelle votre éminence nous convie ? Pas même la vie sauve, le droit sacré des vaincus. Au dire de la franc-maçonnerie elle-même, elle est appelée à répandre la lumière et à combattre le cléricalisme, elle est le seul parti pour lequel la haine est une chose sainte… Devant de semblables menaces, il me semble que la conduite des Français vraiment catholiques est clairement tracée : mourir s’il le faut, mais mourir sur la brèche, en combattant pour Dieu et pour la France. »

Après avoir réagi avec tant de promptitude et aussi énergiquement au toast de l’évêque d’Alger, quelques inquiétudes durent l’assaillir, quand un bruit se répandit que le Pape était derrière le cardinal Lavigerie.

Ce qui au début n’était qu’un bruit prit de plus en plus consistance jusqu’au jour où Rome publia une lettre (écrite en français) où Léon XIII demandait nettement au peuple de France d’accepter le régime républicain.

Monseigneur Trégaro trouva encore la force intérieure de renoncer à ses convictions intimes pour obéir au Pape et il s’imposa un silence absolu sur cette question.

 

TRACASSERIES FINANCIERES.

Le gouvernement français, poussé par la franc-maçonnerie, bien décidé à organiser une société sans Dieu, pour gêner les congrégations religieuses, leur imposa un impôt appelé taxe d’accroissement. Partant du fait que par voie d’héritage chaque décès augmentait la richesse de la congrégation, il faudrait payer à chaque fois. Mais la complexité pour établir les successions et certaines aberrations de la loi amenèrent le Conseil d’Etat à refuser l’application. On remplaça la taxe d’accroissement par la taxe d’abonnement.

Le 24 avril 1895, l’évêque de Beauvais publiait une lettre qui conseillait aux congrégations de se soumettre. Six jours après, l’évêque de Séez rendait publique une lettre qu’il adressait au ministre, annonçant la résistance.

Les cardinaux Langénieux et Richard se rangèrent du côté de la résistance et l’ensemble des congrégations fit bloc. Mais Rome soucieuse avant tout de protéger le concordat que certains parlaient déjà de dénoncer, demanda de se soumettre à la loi.

Depuis que le gouvernement avait voté la laïcisation de l’enseignement, les catholiques construisaient des écoles libres. Certains soupçonnèrent que pour faire face à tant de travaux on devait utiliser l’argent des Fabriques. Dès lors, on fit une loi pour soumettre les comptes des Fabriques à l’administration. C’était tout à fait contraire aux dispositions du décret de 1809 qui stipulait que tous les membres du Conseil de Fabrique devaient appartenir au culte catholique. Donc un percepteur ou un inspecteur des finances n’avait aucun droit d’intervenir.

En novembre 1895 la préfecture de l’Orne somma, avec menace d’amende, le trésorier de la Fabrique de se soumettre malgré l’évêque. Un avocat d’Alençon rédigea un modèle de délibération motivée en droit ecclésiastique et en droit civil établissant l’incompétence de la juridiction administrative et les excès de pouvoir contenus dans le décret.

Monseigneur Trégaro donna sa pleine approbation à cette délibération. Elle fut publiée dans les journaux catholiques et fit le tour de la France.

Le 5 décembre, l’évêque de Séez écrivait à cet avocat : « Vous avez bien mérité du diocèse et de l’Eglise. Vous aurez une large part à l’honneur de la résistance contre les « lois injustes et agressives. »

Vainement, la préfecture revint plusieurs fois à la charge. La résistance fut générale… jusqu’au jour où vint de Rome une invitation à se soumettre pour éviter de plus grands dommages.

 

ŒUVRES SOCIALES.

Le diocèse de Séez comptait une forte proportion de ruraux. Ces paysans normands assidus au travail pour que la terre produise de quoi élever la famille avaient besoin d’être invités à regarder vers le ciel. Monseigneur Trégaro recommandait, parce qu’il en était besoin, de respecter le jour du Seigneur. Il désirait aussi qu’ils réfléchissent à la façon d’assurer la dignité de leur profession et il apporta son appui à l’œuvre des cercles de paysans et fonda à Séez l’Archiconfrérie de Notre-Dame des Champs.

L’ancien aumônier de marine gardait au cœur le souci de tous ceux qui servaient la patrie sur terre ou sur mer. Il rendit obligatoire dans son diocèse et recommanda aux évêques de France une intention de prière à dire au prône des messes du dimanche : « Nous prierons pour les jeunes gens de cette paroisse qui font leur service militaire. »

Quand la loi obligea les séminaristes à partir pour un an dans l’armée, il écrivait que « le souci d’apporter en renfort 1 800 séminaristes à une armée de 2 000 000 d’hommes était un prétexte ». La vraie raison était de porter un coup au recrutement sacerdotal « si la patrie était en danger, votre évêque vous verrait partir le cœur brisé il est vrai, mais avec une sorte d’orgueil, connaissant les nobles sentiments qui vous animent. » Ses conseils aux partants n’étaient pas seulement de se garder du mal. Il ajoutait : « Est-il besoin de vous rappeler le respect, l’obéissance prompte et absolue que vous devez à ceux qui vous commandent ! Ce serait vous faire injure. Vous devez être des modèles sous ce rapport. Vous vous le devez à vous-mêmes et vous le devez à vos camarades, qui tous n’ont pas reçu la même éducation que vous. Que votre conduite soit toujours correcte : soyez bons, serviables pour tous…. »

En 1884, quand le gouvernement français décida l’expédition au Tonkin, Monseigneur Trégaro écrivait au Ministre : « Vous allez, Monsieur le Ministre, envoyer nos marins à la gloire, mais peut-être aussi et certainement pour un plus grand nombre à la mort… Je les connais, il serait cruel de les priver de ces secours religieux chers à leurs cœurs chrétiens… Voici ma proposition : je vous offre ma démission d’évêque de Séez et je prends l’engagement de partir comme aumônier. »

C’est en réponse à cette proposition que Jules Ferry loua la grandeur d’âme tout en refusant d’accéder à la demande.

En bien des circonstances, l’évêque de Séez manifesta son attention au milieu militaire où il conservait de fortes amitiés.

En 1885 meurt l’amiral Courbet. Il écrit à la sœur de l’amiral : «Pendant plus de deux années, j’ai eu l’honneur, à bord du vaisseau-amiral le « Solferino », de voir votre glorieux frère, que la France pleure aujourd’hui comme l’un de ses plus dignes enfants, et j’ai pu apprécier ses

grandes qualités. Avec quels transports j’ai applaudi à ses brillants faits d’armes dans l’Extrême-Orient….Il est tombé au champ d’honneur, victime de son héroïque dévouement à la France. »

On lui propose de faire l’oraison funèbre lors des obsèques à Paris. Il déclina l’offre en disant : « j’aurais assez de cœur, mais je crains de n’avoir pas assez de talent. » Que ce soit pour l’amiral Pierre ou le maréchal Le Bœuf et pour bien d’autres, les liens tissés tout au long de l’aumônerie de marine se traduisent en assurance de sympathie profonde.

On est tellement sûr de la solidité de ces liens que l‘on n’hésite pas à lui signaler la grave maladie d’un ancien compagnon d’armes en disant « il n’y a que vous qui pourrez l’approcher », et l’évêque part pour un voyage de 200 lieues.

 

QUESTION OUVRIERE.

A la fin du XIX° siècle, il y avait de plus en plus d’ouvriers et leur situation sociale était pour la plupart voisine de la misère. Au temps de l’épiscopat de Mgr Trégaro, les « cercles ouvriers » animés par Léon Harmel se répandaient de plus en plus. Il fallait opposer aux idées révolutionnaires des idées sociales inspirées par la religion chrétienne. Dès 1883, un an après son arrivée, l’évêque dota son diocèse d’un bureau diocésain et d’associations paroissiales. Il faudra attendre huit ans (1891) pour que Léon XIII publie l’Encyclique « RERUM NOVARUM ».

Dès 1885, il y avait eu un pèlerinage de patrons chrétiens à Rome. En 1887, des patrons chrétiens avec 1200 ouvriers. Il apparut rapidement que l’œuvre des cercles ouvriers gagnerait en vérité à faire des réunions séparées, patrons d’un côté, ouvriers de l’autre, avec une commission pour réaliser la synthèse.

Après la publication de la lettre du Pape sur la question sociale, on voulut un grand pèlerinage. Au mois de septembre 1891, 20 000 ouvriers firent le voyage de Rome pour rencontrer le Pape. Il y avait 20 ans que les Italiens avaient confisqué le domaine temporel des papes, et l’état d’esprit n’était pas favorable à la religion. Aussi, un défilé de tant d’ouvriers venus pour le Pape indisposait le peuple de Rome et toute l’Italie.

Lors d’une visite du Panthéon de Rome, où est le tombeau du roi Victor-Emmanuel, les visiteurs étaient invités à inscrire leurs noms sur un registre. Quelqu’un écrivit « Vive le Pape ! » On procède à l’arrestation de ceux qui sont là, parmi eux il y a 3 séminaristes de Séez, et l’on accuse l’un d’eux d’être l’auteur de l’inscription. Il a beau protester : « Je n’ai même pas vu le registre », il sera cependant gardé pendant 9 jours par trois hommes armés. Et à l’extérieur, c’est le drame : l’ambassade de France est criblée de pierres, les pèlerins français sont pourchassés dans les rues, et les trains qui les ramènent en France sont attaqués avec des pierres.

Tout le monde est d’accord pour suspendre les pèlerinages : le Pape, le comité organisateur, le gouvernement français. Mais voilà que le ministre écrit aux évêques de France, les rendant responsables des désordres.

L’archevêque d’Aix répond au ministre et fait publier sa lettre dans les journaux ; presque tous les évêques français appuient sa démarche. Les journaux publient la liste de ceux qui gardent le silence. Le ministre traduit l’évêque d’Aix devant le tribunal correctionnel…où il est condamné à une amende de 3 000 francs. Alors les journaux montent en épingle ce tapage gouvernemental qui aboutit à une si petite condamnation, et lancent une souscription pour payer les frais du procès. En deux jours tout est payé, et au-delà.

Qu’en est-il de Mgr Trégaro dans cette circonstance ?

Il écrit au père Michel Dreux, le séminariste emprisonné : « Je souffre plus que personne de voir votre cher enfant traité comme un criminel, lorsque son innocence est publiquement reconnue, et attestée par les témoins oculaires. Il est tout simplement victime de la haine d’un peuple qui se déshonore aux yeux de l’Europe entière par son ingratitude envers l’Eglise et la

France… Libre aux francs-maçons d’applaudir aux cris bassement insolents « A bas la France ! Mort aux Français ! »

La France les entend et les couvre de son mépris. »

Il écrit au Pape : « Je vous transmets l’expression de mon attachement sans bornes et de mon amour inébranlable pour atténuer les cruelles amertumes qui sont venues changer en tristesse le bonheur du Père de famille et de ses fils bien-aimés. »

Il écrit à l’archevêque d’Aix, auteur de la lettre au ministre : « Devant votre admirable lettre, je déchire avec empressement celle que j’avais préparée sur le même sujet. La vôtre seule doit réunir tous les suffrages. »

Il écrit au ministre : « j’ai l’honneur de vous informer que j’adhère complètement, entièrement, absolument, sans réserve à la déclaration si digne, si apostolique si française de Monseigneur l’archevêque d’Aix. »

Il écrit à un amiral qu’il connaît bien : « Comme je regrette de ne pouvoir me rendre auprès de Monseigneur d’Aix pour lui serrer cordialement la main et lui donner bien affectueusement l’accolade fraternelle. C’est un vaillant ! Honneur à lui ! Il a droit à la reconnaissance de tous les catholiques. »

Un évêque aussi engagé, à la pointe du combat, devait par la force des choses attirer sur lui l’attention. Dès 1891 au décès de Mgr Freppel, on proposa pour succéder Mgr Trégaro. Il était question de désigner l’évêque de Séez. Le gouvernement recevrait à coup sûr ce choix comme une déclaration de guerre. C’est Mgr d’Hulst qui fut désigné et par suite élu. A la mort de ce député en 1896, certains revinrent à la charge pour proposer l’évêque de Séez. On leur objecta qu’il n’avait plus la santé pour une telle élection ; ce qui, hélas, correspondait pleinement à la réalité.

 

L’AME DE L’APOSTOLAT.

Les luttes politiques ne faisaient pas oublier que la force des disciples vient d’en haut.

Mgr Trégaro avait toujours fait preuve d’une grande dévotion envers l’Eucharistie. Aumônier général à Paris, il avait remarqué en passant à côté de l’église Saint-Philippe du Roule, un prêtre qui portait régulièrement la communion aux malades. Chaque fois qu’il le pouvait, il lui emboitait le pas pour escorter son seigneur.

A Paris également, le Jeudi Saint, il consacrait sa journée à visiter les reposoirs dans les églises, et lui, d’ordinaire si soucieux des relations humaines, ce jour-là, il évitait les conversations, son temps était « pour le Seigneur. »

On rapporte aussi qu’un jour, lors d’une cérémonie pontificale, alors qu’il était évêque de Séez, le maître de cérémonie eut à intervenir pour le guider. Rentré à la sacristie, il s’excusa : « J’étais tellement pénétré de la présence de Dieu, je ne savais plus bien où j’en étais. »

On comprend qu’il ait demandé à ses diocésains de participer à l’Œuvre de l’Adoration perpétuelle. Chaque paroisse devait au jour déterminé assurer la prière devant le Saint-Sacrement avec la célébration de la grand’messe et des vêpres. Il lui arrivait de se présenter sans prévenir pour participer. Le jour où il arriva à la petite paroisse « le Chalange » et vit l’église pleine pour les vêpres il témoigna à ses paroissiens sa joie profonde de les voir honorer Dieu avec tant de ferveur.

Dans le même souci d’apporter aux anciens avec les secours matériels une assistance spirituelle, il fit venir les Petites Sœurs des Pauvres.

Il appela les filles de Thérèse d’Avila pour fonder un carmel à Alençon.

Il accueillit à Soligny les trappistes de la Grande Trappe, et lors de la bénédiction de leur église il leur disait : « Vous prierez sur la montagne, nous, nous combattrons dans la plaine. »

Il eut aussi sa part dans l’Œuvre de Montligeon.

L’abbé Buget lui proposa en 1884 d’organiser une œuvre pour célébrer des messes pour l’âme la plus délaissée du Purgatoire. Monseigneur accepta en demandant que ce soit au pluriel

« pour les âmes les plus délaissées ». En juin 1885 les pèlerins viennent nombreux et Monseigneur permet le salut du Saint Sacrement dès lors qu’il y a 50 présents.

En 1887 devant l’importance des intentions de messes qui sont demandées, il nomme une commission administrative.

En 1888 il demande pour aider au pèlerinage deux religieux de Tinchebray, qui sont remplacés l’année suivante par deux prêtres diocésains. En 1893 on érige l’œuvre en Confrérie. En 1894, l’abbé Buget vient demander la permission de construire une basilique.

« De combien d’argent disposez-vous ? » demande l’évêque ?

« 20 000 francs, Monseigneur. »

« Quand vous aurez 100 000 francs, vous reviendrez me trouver. »

L’abbé Buget rentre le soir à Montligeon. On a dans la journée déposé pour lui une enveloppe. Il l’ouvre. Elle contient 80 000 francs.

Mgr Trégaro y voit un signe du ciel et lui dit : « Vous avez les 100 000 francs … alors commencez. » et en juin 1896 il bénit la première pierre.

Il gardait au cœur l’espérance d’une autre cérémonie. Pendant tout son épiscopat, il a poursuivi la restauration de la cathédrale de Séez. Pour le punir de toutes ses oppositions, le gouvernement lui refuse les subventions et fait partir les ouvriers. Il fait la quête dans tout le diocèse, y va de ses deniers personnels. Les travaux sont bien près de leur achèvement, mais il n’aura pas la satisfaction d’inaugurer la cathédrale rénovée.

Il est cependant une satisfaction qui lui sera accordée. Le Pape Léon XIII qui tant de fois lui a demandé de sacrifier son zèle, répond favorablement à sa demande pour le couronnement de la statue de l’Immaculée Conception. Ce fut en 1895, huit évêques et plus de 600 prêtres participèrent à cette cérémonie et ce fut une joie pour lui de déposer une couronne sur cette statue au pied de laquelle il avait déposé, en arrivant comme évêque, toutes ses décorations.

 

DERNIERES ANNEES.

Depuis 1892, la santé se révélait fragile, mais à force de soins et de courage, le vaillant lutteur tenait bon.

En mai 1896 il se rendit à Alençon pour les fêtes en l’honneur de Jeanne d’Arc. Il y rencontra le R.P. Le Doré, un ardent compagnon de lutte, l’un comme l’autre décidés à résister aux persécutions et tous les deux déterminés à se soumettre en tout à la volonté du Pape.

Après Alençon, il se rendit à Reims pour le 18° centenaire du baptême de Clovis. Le cardinal Langénieux, archevêque de Reims, fut pour lui plein d’attentions, et lui procura sans aucun doute une grande satisfaction en lui révélant que dans une visite toute récente à Rome, le Pape lui avait dit qu’il appréciait pleinement l’attitude de Mgr Trégaro dans les dernières persécutions, et qu’il fallait suivre son exemple. La tactique que recommandait alors l’évêque de Séez, c’était de ne pas attaquer le gouvernement et ses représentants, de pratiquer la politique du « peut-être bien que oui » et en même temps de « traîner les pieds au maximum ».

Pendant quelques mois, il allait de paroisse en paroisse en disant : « Comment voulez-vous que je m’arrête ? Je ne regretterai pas ma fatigue si ma présence peut leur faire un peu de bien. » Force fut cependant de prendre du repos, et il vint tout près de Vannes prendre du repos face à l’océan. Dès qu’il se sentit un peu mieux, il repartit pour Séez, en voulant passer par Peillac où les siens lui firent un accueil chaleureux : procession et sonnerie de cloches. Il ne put pas donner le change, tous furent témoins de sa grande fatigue.

Rentré à Séez, il voulut encore répondre aux appels dans deux petites paroisses, l’une à côté de L’Aigle, l’autre à côté de Flers. Ce furent ses dernières sorties.

Il lui fallut prendre le lit, en quelques jours il déclina, puis connut un léger mieux. Lui-même disait : « J’avais offert mon sacrifice. Est-ce que Dieu me ramènerait à la vie pour que j’aie à le renouveler plus tard ? Que sa sainte volonté soit faite. »

e 6 janvier, ils se leva encore vers les 6 heures, et appuyé sur une canne il fit le tour de sa chambre. Vers 17 heures, il reçut le supérieur du Grand Séminaire, ils parlèrent des difficultés du moment, et il ajouta : « il semble que Dieu me rende un peu de santé pour rentrer dans la lutte. Puisque c’est sa sainte volonté, nous y rentrerons donc. »

Il reçut aussi son secrétaire, et il fut question des travaux de la cathédrale…

Entre les visites, il revenait toujours à son chapelet, et la sœur qui le soignait lui conseillait de se reposer un peu. Il eut cette réponse : « Pourquoi ne continuerais-je pas mon chapelet ? C’est mon bréviaire de malade. »

Quelques instants après, il eut comme un étourdissement. Aidé par la religieuse, il s’assit dans son fauteuil et lui dit : « Appelez vite, je vais mourir », et comme elle voulait le rassurer, il dit : « Non, non. Appelez, vous dis-je, je vais mourir. »

Elle sonna. Messieurs Girard et Anglade, ses secrétaires, se présentèrent aussitôt. Il leur dit : « Arrivez vite, je me meurs. » On allait par ailleurs chercher son confesseur et son médecin. Comme le temps pressait, il se confessa humblement à M. Anglade, et reçut de ses mains l’Extrême-Onction et l’indulgence de la bonne mort.

Comme M. Anglade lui demandait : « Faites-vous le sacrifice de votre vie ? » il répondit : « Mon sacrifice, il y a longtemps que je le fais tous les jours, mais je le renouvelle volontiers. »

« Prions, disait-il. Mon Jésus miséricorde !

Vierge Marie, aidez-moi ! Sainte Anne, priez pour moi !

Mon bon ange, mon saint patron secourez-moi ! »

Puis il dit à ceux qui l’entouraient : « Mes enfants, je vous aime bien, je vous bénis de tout mon cœur. »

Vers 18H30, il s’écria : « Mon Jésus miséricorde ! » et il rendit le dernier soupir.

Ce fut grand deuil dans le diocèse de Séez.

Ce fut grand deuil dans le diocèse de Vannes.

Ce fut grand deuil dans la paroisse de Peillac.

Les obsèques solennelles eurent lieu le mardi 12 janvier dans la cathédrale de Séez, et son corps fut inhumé dans l’abside, derrière le maître-autel.

Le 11 février 1897 eut lieu le service du mois avec l’oraison funèbre prononcée par Mgr Germain de Coutances.